Les attentes du monde rural par rapport à l’action publique – 1

cahier-fonction-publique-bmLC : Quelle sont les attentes du monde rural par rapport à l’action publique ?

BM : Aussi diverses qu’en milieu urbain et proches de celles-ci. Mais pour moi, ce qui reste le plus structurant dans l’action publique pour le monde rural, c’est la politique de l’agriculture et de la forêt. Or l’essentiel se décide désormais au niveau européen. Un des malaises d’aujourd’hui, se manifestant par les tensions actuelles dans le monde agricole, tient au caractère quasi-existentiel de ses interrogations sur son avenir. Ces interrogations sont d’autant plus fortes que les réponses ne sont apportées ni au niveau local, pas plus sur le plan national et ne parlons pas de l’Europe.
En voulant aborder trop de problématiques concernant l’espace rural, la loi d’avenir pour l’agriculture de 2014 n’a pas répondu aux questions de fond que se posent aujourd’hui les agriculteurs et avec eux le monde rural. Le législateur a mis sur un pied d’égalité les fonctions productives de l’espace rural et les aménités. Conséquence, le malaise s’amplifie et l’action publique est illisible.
Illisibilité aussi au niveau européen, entre des négociations commerciales qui nous ouvrent au grand vent de la concurrence internationale et exigent toujours plus de productivité et un discours donnant à penser que certaines niches de production pourraient assurer l’avenir de l’agriculture. Aussi quand le commissaire à l’agriculture de l’époque, M. Dacian Cioloș, a lancé, en 2010, une consultation sur l’avenir de l’agriculture européenne en vue de la nouvelle politique agricole commune (PAC) d’après 2013, j’ai tenu à y participer, en ma qualité de conseillère régionale de Bretagne, présidant le groupe d’opposition de la première région agricole de France, à défaut d’être toujours la première d’Europe. Le mot d’ordre était alors au verdissement de la PAC. Nous avons défendu, sans trop de soutiens, la vision d’une agriculture diversifiée, productive et exportatrice ce qui n’exclut pas le respect de l’environnement.
Les discussions, au niveau régional, se sont focalisées sur les fonds de cohésion. Une importante action de pression, d’influence et de réseau a été déployée pour le maintien des dotations du FEDER, du FSE et même du FEADER, deuxième pilier de la PAC. La mobilisation n’a pas été à la hauteur des enjeux sur le premier pilier et les mesures de marché.
Cet exemple illustre bien que le cadre a profondément changé. Autrefois, lorsque le monde rural était confronté à une crise agricole, la réaction était directe : visite au député qui posait une question au Parlement et au préfet qui faisait son rapport au gouvernement. La réponse arrivait assez rapidement, quitte à ce que le ministre de l’agriculture la négocie à Bruxelles. Désormais, le cheminement est beaucoup plus long et complexe. S’il est un domaine d’activité qui est sur-règlementé, ouvert à l’international, sujet à des aléas naturels et à des distorsions de concurrence considérables, c’est bien l’agriculture et l’agroalimentaire.

Une grande partie du sentiment de relégation du monde rural provient de cette mutation des lieux de décision, qui apparaissent beaucoup plus lointains, alors que les élus agriculteurs sont désormais très minoritaires. Les terres arables régressent au profit de l’étalement urbain, qui par ailleurs, n’est pas un idéal en matière d’urbanisme et de convivialité. Cela renvoie à une question existentielle : est-ce que la ruralité reste un lieu de production ? Ou le monde rural n’est-il qu’un champ libre pour l’extension urbaine ?

« Entretien avec Bernadette Malgorn, conseillère régionale de Bretagne, ancienne préfète », in Les cahiers de la fonction publique, n° 356, juin 2015, pp 27-31