Hommage à Jean d’Ormesson

« Mon arrière-arrière-grand-mère était un esprit charmant et une âme forte. J’ai son testament sous les yeux. Il commence par ces mots : « Si par hasard je meurs… ». A sa surprise, j’imagine », ajouta Jean d’Ormesson, « elle a fini par mourir ».
S’il ne s’interdisait pas les mots d’esprit, et Dieu sait s’il en avait, vis-à-vis d’une chose aussi sérieuse que la mort, Jean d’Ormesson savait aussi avec espièglerie s’amuser des travers des institutions.
Il faut avoir lu l’histoire de Mado de Maubeuge dans « Le vent du soir ». Un consul de France dont le fils avait commis des frasques dut envoyer à son ministre « la fameuse dépêche qui enchanta le département « Père elle-même, Votre Excellence comprendra mieux que personne ». Il fut surnommé père elle-même par la totalité de ses chers collègues.
En mettant cette formule dans la bouche d’un consul de France, Jean d’Ormesson n’entendait pas apporter son grain de sel aux études de genre. Elu plus jeune membre de l’Académie française, il contribua à son renouveau et fut un artisan actif de son ouverture aux femmes avec l’entrée de Marguerite Yourcenar. Féministe à sa manière, il était, de la langue française, un serviteur dont la fantaisie n’empêchait pas la fidélité.
Jean d’Ormesson fit résonner la langue bretonne sous la coupole dans son discours de réception à l’Académie de notre compatriote Michel Mohrt. « Je ne voudrais choquer personne, mais nous avons aussi poussé l’audace jusqu’à choisir une femme. Avec vous, Monsieur, nous recevons un Breton. Vous êtes breton, catholique et sauvage. J’aurais voulu vous saluer dans votre langue natale : Aotrou, ni a zo laouen oc’h heti deoc’h digemer vad e breuriezveur ar galleg. »
Un autre Breton accompagna toute sa vie : son cher François René de Chateaubriand. Comme lui il mit son talent au service de convictions qui firent de l’un un ministre et de l’autre un directeur de journal et éditorialiste. Polémiste, il n’hésita pas à croiser le fer avec son grand homme. Pour Chateaubriand, mourir était s’en aller à l’infidélité éternelle. Jean d’Ormesson pensait quant à lui que la mort est aussi la plus décisive des fidélités.
En 1989, dans le livre d’entretiens « Garçon de quoi écrire », il se confie sur l’organisation de sa cérémonie de funérailles : « Un curé de campagne m’ira très bien, un chemin de terre menant à la chapelle où les gens trébucheront un peu. Je ne veux pas d’un enterrement somptueux, je veux un enterrement romanesque. Comme ça, pour le plaisir. Tout ce que j’aurai fait de médiocre sera enfin oublié. Pour quelques heures au moins. Tout le monde pleurera- vous aussi peut-être. Ce sera très gai- voilà, je crois que nous arrivons à la fin. »